Tuesday, 3 September 2019
Texte De Merleau-Ponty : tout sujet est sujet inacrné
« Le corps propre est dans le monde comme le cœur dans l’organisme : il maintient continuellement en vie le spectacle visible, il l’anime et le nourrit intérieurement, il forme avec lui un système. Quand je me promène dans mon appartement, les différents aspects sous lesquels il s’offre à moi, ne s’auraient m’apparaître comme les profils d’une même chose si je ne savais pas que chacun d’entre eux représente l’appartement vu d’ici ou vu de là, si je n’avais conscience de mon propre mouvement, et de mon corps comme identique à travers les phases du mouvement. Je peux évidemment survoler en pensée l’appartement, l’imaginer ou en dessiner le plan sur le papier, mais même alors je ne saurais saisir l’unité de l’objet sans la médiation de l’expérience corporelle, car ce que j’appelle un plan n’est qu’une perspective plus ample : c’est l’appartement « vu d’en haut », et si je peux résumer en lui toutes les perspectives coutumières, c’est à condition de savoir qu’un même sujet incarné peut voir tour à tour de différentes positions ».
M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945
Tout en étant dualiste, Descartes admet une union étroite entre le corps et l’âme
je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui. Car, si cela n'était, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu'une chose qui pense. Descartes. Discours de la méthode.
Pascal : Toute notre dignité consiste dans la pensée
« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître misérable; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. Pensée fait la grandeur de l’homme. […] L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser: une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la morale ».
Blaise Pascal, Pensées (1660), fragments 347-348
Blaise Pascal, Pensées (1660), fragments 347-348
Thursday, 29 August 2019
Bergson : le corps ne détermine pas la pensée
Celui qui pourrait regarder à
l’intérieur d’un cerveau en pleine activité, suivre le va-et-vient des atomes et
interpréter tout ce qu’ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de
ce qui se passe dans l’esprit, mais il n’en saurait que peu de chose. Il en
connaîtrait tout juste ce qui est exprimable en gestes, attitudes et mouvements
du corps, ce que l’état d’âme contient d’action en voie d’accomplissement, ou
simplement naissante : le reste lui échapperait. Il serait, vis-à-vis des
pensées et des sentiments qui se déroulent à l’intérieur de la conscience, dans
la situation du spectateur qui voit distinctement tout ce que les acteurs font
sur la scène, mais n’entend pas un mot de ce qu’ils disent. Sans doute, le
va-et-vient des acteurs, leurs gestes et leurs attitudes, ont leur raison
d’être dans la pièce qu’ils jouent ; et si nous connaissons le texte, nous
pouvons prévoir à peu près le geste ; mais la réciproque n’est pas vraie, et la
connaissance des gestes ne nous renseigne que fort peu sur la pièce, parce
qu’il y a beaucoup plus dans une fine comédie que les mouvements par lesquels
on la scande. Ainsi, je crois que si notre science du mécanisme cérébral était
parfaite, et parfaite aussi notre psychologie, nous pourrions deviner ce qui se
passe dans le cerveau pour un état d’âme déterminé ; mais l’opération inverse
serait impossible, parce que nous aurions le choix, pour un même état du
cerveau, entre une foule d’états d’âme différents, également appropriés…Le
cerveau ne détermine pas la pensée ; et par conséquent, la pensée, en grande
partie du moins est indépendante du cerveau.
Henri
Bergson, L’Énergie
spirituelle, 1911
Kant La question qui habite toute philosophie
« « S’agissant
de la philosophie selon son sens cosmique (in sensu cosmico), on peut
aussi l’appeler une science des maximes suprêmes de l’usage de notre
raison, si l’on entend par maxime le principe interne du choix entre
différentes fins. Car
la philosophie en ce dernier sens est même la science du rapport de
toute connaissance et de tout usage de la raison à la fin ultime de la
raison humaine, fin à laquelle, en tant que suprême, toutes les autres
fins sont subordonnées et dans laquelle elles doivent être toutes
unifiées. Le domaine de la philosophie en ce sens cosmopolite se ramène aux questions suivantes 1. Que puis-je savoir ? 2. Que dois-je faire ? 3. Que m’est-il permis d’espérer ? 4. Qu’est-ce que l’homme ? A
la première question répond la métaphysique, à la seconde la morale, à
la troisième la religion, à la quatrième l’anthropologie. Mais au fond,
on pourrait tout ramener à l’anthropologie, puisque les trois premières
questions se rapportent à la dernière. Le philosophe doit donc pouvoir déterminer 1. la source du savoir humain, 2. l’étendue de l’usage possible et utile de tout savoir, et enfin 3. les limites de la raison. Cette dernière détermination est la plus indispensable, c’est aussi la plus difficile, mais le philodoxe (1 ) ne s’en préoccupe pas ».
Kant, Logique (1800), traduction de L. Guillermit, Éd. Vrin, 1970, pp. 25-26.
(1) Philodoxe : l’esprit superficiel qui ne se préoccupe pas de science ou de philosophie mais suit l’opinion générale ( Grec : doxa = opinion )
Kant, Logique (1800), traduction de L. Guillermit, Éd. Vrin, 1970, pp. 25-26.
(1) Philodoxe : l’esprit superficiel qui ne se préoccupe pas de science ou de philosophie mais suit l’opinion générale ( Grec : doxa = opinion )
Bergson : la sensation simplifie le réel en vue de l'action
Vivre
consiste à agir. Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression
utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres
impressions doivent s'obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je
regarde et je crois voir, j'écoute et je crois entendre, je m'étudie et
je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que
j'entends du monde extérieur, c'est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ;
ce que je connais de moi-même, c'est ce qui affleure à la surface, ce
qui prend part à l'action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc
de la réalité qu'une simplification pratique. Dans la vision qu'ils me
donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l'homme sont effacées, les ressemblances utiles à l'homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l'avance où mon action s'engagera. Ces routes sont celles où l'humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j'en pourrai tirer.
Et c'est cette classification que j'aperçois, beaucoup plus que la
couleur et la forme des choses. Sans doute l'homme est déjà très
supérieur à l'animal sur ce point. Il est peu probable que l'œil du loup
fasse une différence entre le chevreau et l'agneau ; ce sont là, pour
le loup, deux proies identiques, étant également faciles à saisir,
également bonnes à dévorer. Nous faisons, nous, une différence entre la
chèvre et le mouton ; mais distinguons-nous une chèvre d'une chèvre, un
mouton d'un mouton ? L'individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu'il ne nous est pas matériellement utile de l'apercevoir.
Et là même où nous la remarquons (comme lorsque nous distinguons un
homme d'un autre homme), ce n'est pas l'individualité même que notre œil
saisit, c'est-à-dire une certaine harmonie tout à fait originale de
formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliteront
la reconnaissance pratique.
Bergson, Le Rire.
Wednesday, 6 February 2019
Nietzsche: Le vieux dieu est mort
Le plus grand récent événement - à savoir que « dieu est mort », que la
croyance au Dieu chrétien est tombée en discrédit - commence dès maintenant à
étendre son ombre sur l'Europe. Aux quelques rares, tout au moins, doués d'une
suspicion assez pénétrante, d'un regard assez subtil pour ce spectacle, il
semble en effet que quelque soleil vienne de décliner, que quelque vieille,
profonde confiance se soit retournée en doute : à ceux-là notre vieux monde
doit paraître de jour en jour plus crépusculaire, plus méfiant, plus étranger,
« plus vieux ». Mais sous le rapport essentiel on peut dire : l'événement en
soi est beaucoup trop considérable, trop lointain, trop au-delà de la faculté
conceptuelle du grand nombre pour que l'on puisse prétendre que la nouvelle en
soit déjà parvenue, bien moins encore, que d'aucuns se rendent compte de ce qui
s'est réellement passé, comme de tout ce qui doit désormais s'effondrer, une
fois ruinée cette croyance, pour avoir été fondée sur elle, et pour ainsi dire
enchevêtrée en elle : par exemple notre morale européenne dans sa totalité.
Cette longue et féconde succession de ruptures, de destructions, de déclins, de bouleversements, qu'il faut prévoir désormais : qui donc aujourd'hui la devinerait avec assez de certitude pour figurer comme le maître, l'annonciateur de cette formidable logique de terreurs, le prophète d'un obscurcissement, d'une éclipse de soleil comme jamais il ne s'en produisit en ce monde (...) ? D'où vient que même nous autres, nous envisagions la montée de cet obscurcissement sans en être vraiment affectés, et surtout sans souci ni crainte pour nous-mêmes ? Subirions-nous trop fortement peut-être l'effet des conséquences immédiates de l'événement - conséquences immédiates qui pour nous autres ne sont, contrairement à ce que l'on pourrait peut-être en attendre, nullement affligeantes ni assombrissantes, mais bien plutôt comme une lumière, une félicité, un soulagement, un égaiement, un réconfort, une aurore d'une nouvelle sorte qui ne se décrit que difficilement...
En effet, nous autres philosophes, nous autres « esprits libres », à la nouvelle que le « vieux dieu est mort », nous nous sentons comme touchés par les rayons d'une nouvelle aurore : notre cœur, à cette nouvelle, déborde de reconnaissance, d'étonnement, de pressentiment, d'attente - voici l'horizon à nouveau dégagé, encore qu'il ne soit point clair, voici nos vaisseaux libres de reprendre leur course, de reprendre leur course à tout risque.
Cette longue et féconde succession de ruptures, de destructions, de déclins, de bouleversements, qu'il faut prévoir désormais : qui donc aujourd'hui la devinerait avec assez de certitude pour figurer comme le maître, l'annonciateur de cette formidable logique de terreurs, le prophète d'un obscurcissement, d'une éclipse de soleil comme jamais il ne s'en produisit en ce monde (...) ? D'où vient que même nous autres, nous envisagions la montée de cet obscurcissement sans en être vraiment affectés, et surtout sans souci ni crainte pour nous-mêmes ? Subirions-nous trop fortement peut-être l'effet des conséquences immédiates de l'événement - conséquences immédiates qui pour nous autres ne sont, contrairement à ce que l'on pourrait peut-être en attendre, nullement affligeantes ni assombrissantes, mais bien plutôt comme une lumière, une félicité, un soulagement, un égaiement, un réconfort, une aurore d'une nouvelle sorte qui ne se décrit que difficilement...
En effet, nous autres philosophes, nous autres « esprits libres », à la nouvelle que le « vieux dieu est mort », nous nous sentons comme touchés par les rayons d'une nouvelle aurore : notre cœur, à cette nouvelle, déborde de reconnaissance, d'étonnement, de pressentiment, d'attente - voici l'horizon à nouveau dégagé, encore qu'il ne soit point clair, voici nos vaisseaux libres de reprendre leur course, de reprendre leur course à tout risque.
Nietzsche, Le gai Savoir, V, Nous qui sommes sans crainte, § 343, Notre sérénité, Bouquins T. II, p. 205.
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