" Le génie est le talent (don naturel), qui donne les règles à l'art.
Puisque le talent, comme faculté productive innée de l'artiste,
appartient lui-même à la nature, on pourrait s'exprimer ainsi : le génie
est la disposition innée de l'esprit par laquelle la nature donne les
règles à l'art. Quoi qu'il en soit de cette définition, qu'elle soit
simplement arbitraire, ou qu'elle soit ou non conforme au concept que
l'on a coutume de lier au mot de génie, on peut toutefois déjà prouver
que suivant la signification en laquelle ce mot est pris ici, les
beaux-arts doivent nécessairement être considérés comme des arts du
génie. Tout art en effet suppose des règles sur le fondement desquelles
un produit est tout d'abord représenté comme possible, si on doit
l'appeler un produit artistique. Le concept des beaux-arts ne permet pas
que le jugement sur la beauté de son produit soit dérivé d'une règle
quelconque, qui possède comme principe de détermination un concept, et
par conséquent il ne permet pas que l'on pose au fondement un concept de
la manière dont le produit est possible. Aussi bien les beaux-arts ne
peuvent pas eux-mêmes concevoir la règle d'après laquelle ils doivent
réaliser leur produit. Or puisque sans une règle qui le précède un
produit ne peut jamais être dit un produit de l'art, il faut que
la nature donne la règle à l'art dans le sujet (et cela par la concorde
des facultés de celui-ci); en d'autres termes les beaux-arts ne sont
possibles que comme produits du génie. "
Kant, Critique de la faculté de juger
Sunday, 14 December 2014
Alain : la règle du beau n'apparait que dans l'oeuvre
"Il reste à dire en quoi l'artiste diffère de l'artisan. Toutes les
fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie. Et encore
est-il vrai que l'œuvre souvent, même dans l'industrie, redresse l'idée
en ce sens que l'artisan trouve mieux qu'il n'avait pensé dès qu'il
essaie ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que
la représentation d'une idée dans une chose, je dis même d'une idée bien
définie comme le dessin d'une maison, est une œuvre mécanique
seulement, en ce sens qu'une machine bien réglée d'abord ferait l'œuvre à
mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait
; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs
qu'il emploiera à l'œuvre qu'il commence ; l'idée lui vient à mesure
qu'il fait ; il serait même rigoureux de dire que l'idée lui vient
ensuite, comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son œuvre
en train de naître. Et c'est là le propre de l'artiste. Il faut que le
génie ait la grâce de la nature et s'étonne lui-même. Un beau vers n'est
pas d'abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au
poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu'il
la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. (...) Ainsi la règle du
Beau n'apparaît que dans l'œuvre et y reste prise, en sorte qu'elle ne
peut servir jamais, d'aucune manière, à faire une autre œuvre."
Alain, Système des Beaux Arts
Alain, Système des Beaux Arts
Thursday, 11 December 2014
Heidegger : Comme si le « on » pouvait mourir…
La vie publique où prend place l’être-en-compagnie quotidien connaît la mort comme une rencontre qui se produit constamment, comme « cas de mort ». Un tel, qu’il soit proche ou lointain, « meurt ». Des inconnus « meurent » chaque jour à chaque heure. « La mort » se rencontre comme un événement bien connu qui se produit dans le monde. En tant que telle, elle se maintient dans l’insurprenance qui caractérise ce qui se rencontre quotidiennement. Le on s’est déjà assuré aussi pour cet événement d’une explication. Les propos tenus à son sujet, qu’ils soient clairement exprimés ou le plus souvent restreints à de « fugitives » allusions, reviennent à dire : on finit bien un jour par mourir mais pour le moment nous-on demeure à l’abri.
L’analyse du mot « on meurt » révèle sans équivoque le genre d’être de l’être quotidien vers la mort. Celle-ci est entendue dans des propos de ce genre comme quelque chose de vague qui doit avant tout débarquer de quelque part mais dans l’immédiat n’est pas encore là-devant pour un individu donné et n’a donc rien de menaçant. Le « on meurt » répand l’opinion que la mort frappe, si l’on peut dire, le on. L’explication publique du Dasein dit : « on meurt » parce que tout un chacun et nous-on peut s’en convaincre : ce n’est chaque fois justement pas moi ; car ce on n’est Personne. Le « trépas » est ramené au niveau d’un événement qui frappe sans doute le Dasein mais ne concerne spécialement personne.
S’il est un cas où l’équivoque est consubstantielle au on-dit, c’est bien dans cette façon de parler de la mort. Le trépas qui, sans délégation possible, est essentiellement à moi, est reconverti en un événement se produisant publiquement qui rencontre le on. La façon d’en parler qui a ce caractère parle de la mort comme d’un « cas » se produisant constamment. Elle le fait passer pour quelque chose de toujours déjà « réel » et en voile le caractère de possibilité ; elle voile donc par là même les moments qui en font partie et la rendent sans relation et indépassable. Grâce à ce genre d’équivoque, le Dasein s’expose à se perdre dans le on par rapport à un pouvoir-être insigne appartenant au soi-même le plus propre. Le on donne le droit de se dissimuler l’être vers la mort en ce qu’il a de plus propre ; et il augmente la tentation de se le dissimuler.
Heidegger, Etre et temps, Paris, Gallimard, 1986, pp 307-308.
Pascal : le divertissement
Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses
agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent dans
la Cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions,
d'entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j'ai dit souvent que
tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir
pas demeurer en repos dans une chambre. [...] Tel homme passe sa vie
sans ennui en jouant tous les jours peu de choses. donnez-lui tous les
matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue
point, vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c'est qu'il
recherche l'amusement du jeu et non le gain. Faites-le donc jouer pour
rien, il ne s'y échauffera pas et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas
l'amusement seul qu'il recherche, un amusement languissant et sans
passion l'ennuiera, il faut qu'il s'y échauffe et qu'il se pipe lui-même
en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas
qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu'il se forme un
sujet de passion et qu'il excite sur cela son désir, sa colère, sa
crainte pour l'objet qu'il s'est formé, comme les enfants qui
s'effraient du visage qu'ils ont barbouillé. d'où vient que cet homme
qui a perdu depuis de mois son fils unique et qui est accablé de procès
et de querelles était ce matin si troublé et n'y pense plus maintenant ?
Ne vous en étonnez pas, il est tout occupé à voir par où passera ce
sanglier que les chiens
poursuivent avec tant d'ardeur depuis six
heures. Il n'en faut pas davantage. L'homme, quelque plein de tristesse
qu'il soit, si on peut gagner sur lui et le faire entrer en quelque
divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là. Et l'homme quelque
heureux qu'il soit, s'il n'est diverti ou occupé par quelque passion ou
quelque amusement qui empêche l'ennui de se répandre, sera bientôt
chagrin et malheureux. [...]
Pascal : Pensées, 139
Monday, 8 December 2014
Nelson Goodman: «Quand y a-t-il art ?»
« La littérature esthétique est encombrée de tentatives désespérées
pour répondre à la question «Qu’est-ce que l’art ?» Cette question,
souvent confondue sans espoir avec la question de l’évaluation en art
«Qu’est-ce que l’art de qualité ?», s’aiguise dans le cas de l’art
trouvé – la pierre ramassée sur la route et exposée au musée ; elle
s’aggrave encore avec la promotion de l’art dit environnemental et
conceptuel. Le pare-chocs d’une automobile accidentée dans une galerie
d’art est-il une œuvre d’art ? Que dire de quelque chose qui ne serait
pas même un objet, et ne serait pas montré dans une galerie ou un musée –
par exemple, le creusement et le remplissage d’un trou dans Central
Park1, comme le prescrit Oldenburg2 ? Si ce sont des œuvres d’art, alors
toutes les pierres des routes, tous les objets et événements, sont-ils
des œuvres d’art ? Sinon, qu’est-ce qui distingue ce qui est une œuvre
d’art de ce qui n’en est pas une ? Qu’un artiste l’appelle œuvre d’art ? Que ce soit exposé dans un musée ou une galerie ? Aucune de ces réponses n’emportent la conviction.
Je le remarquais au commencement de ce chapitre, une partie de l’embarras provient de ce qu’on pose une fausse question – on n’arrive pas à reconnaître qu’une chose puisse fonctionner comme œuvre d’art en certains moments et non en d’autres. Pour les cas cruciaux, la véritable question n’est pas «Quels objets sont (de façon permanente) des œuvres d’art ?» mais «Quand un objet fonctionne-t-il comme œuvre d’art ?» – ou plus brièvement, comme dans mon titre3, «Quand y a-t-il de l’art?».
Ma réponse : exactement de la même façon qu’un objet peut être un symbole – par exemple, un échantillon – à certains moments et dans certaines circonstances, de même un objet peut être une œuvre d’art en certains moments et non en d’autres. À vrai dire, un objet devient précisément une œuvre d’art parce que et pendant qu’il fonctionne d’une certaine façon comme symbole. Tant qu’elle est sur une route, la pierre n’est d’habitude pas une œuvre d’art, mais elle peut en devenir une quand elle est donnée à voir dans un musée d’art. Sur la route, elle n’accomplit en général aucune fonction symbolique. Au musée, elle exemplifie4 certaines de ses propriétés – par exemple, les propriétés de forme, couleur, texture. Le creusement et remplissage d’un trou fonctionne comme œuvre dans la mesure où notre attention est dirigée vers lui en tant que symbole exemplifiant. D’un autre côté, un tableau de Rembrandt cesserait de fonctionner comme œuvre d’art si l’on s’en servait pour boucher une vitre cassée ou pour s’abriter.
[...] Peut-être est-ce exagérer le fait ou parler de façon elliptique que de dire qu’un objet est de l’art quand et seulement quand il fonctionne symboliquement. Le tableau de Rembrandt demeure une œuvre d’art, comme il demeure un tableau, alors même qu’il fonctionne comme abri ; et la pierre de la route ne peut pas au sens strict devenir de l’art en fonctionnant comme art. De façon similaire, une chaise reste une chaise même si on ne s’assied jamais dessus, et une boîte d’emballage reste une boîte d’emballage même si on ne l’utilise jamais que pour s’asseoir dessus. Dire ce que fait l’art n’est pas dire ce qu’est l’art ; mais je suggère de dire que ce que fait l’art nous intéresse tout particulièrement et au premier chef ».
Nelson Goodman, «Quand y a-t-il art ?» (1977), in Manières de faire des mondes, trad. M.-D. Popelard, Éd. Jacqueline Chambon, coll. «Rayon art», 1992, pp. 89-90 et 93.
d’art de ce qui n’en est pas une ? Qu’un artiste l’appelle œuvre d’art ? Que ce soit exposé dans un musée ou une galerie ? Aucune de ces réponses n’emportent la conviction.
Je le remarquais au commencement de ce chapitre, une partie de l’embarras provient de ce qu’on pose une fausse question – on n’arrive pas à reconnaître qu’une chose puisse fonctionner comme œuvre d’art en certains moments et non en d’autres. Pour les cas cruciaux, la véritable question n’est pas «Quels objets sont (de façon permanente) des œuvres d’art ?» mais «Quand un objet fonctionne-t-il comme œuvre d’art ?» – ou plus brièvement, comme dans mon titre3, «Quand y a-t-il de l’art?».
Ma réponse : exactement de la même façon qu’un objet peut être un symbole – par exemple, un échantillon – à certains moments et dans certaines circonstances, de même un objet peut être une œuvre d’art en certains moments et non en d’autres. À vrai dire, un objet devient précisément une œuvre d’art parce que et pendant qu’il fonctionne d’une certaine façon comme symbole. Tant qu’elle est sur une route, la pierre n’est d’habitude pas une œuvre d’art, mais elle peut en devenir une quand elle est donnée à voir dans un musée d’art. Sur la route, elle n’accomplit en général aucune fonction symbolique. Au musée, elle exemplifie4 certaines de ses propriétés – par exemple, les propriétés de forme, couleur, texture. Le creusement et remplissage d’un trou fonctionne comme œuvre dans la mesure où notre attention est dirigée vers lui en tant que symbole exemplifiant. D’un autre côté, un tableau de Rembrandt cesserait de fonctionner comme œuvre d’art si l’on s’en servait pour boucher une vitre cassée ou pour s’abriter.
[...] Peut-être est-ce exagérer le fait ou parler de façon elliptique que de dire qu’un objet est de l’art quand et seulement quand il fonctionne symboliquement. Le tableau de Rembrandt demeure une œuvre d’art, comme il demeure un tableau, alors même qu’il fonctionne comme abri ; et la pierre de la route ne peut pas au sens strict devenir de l’art en fonctionnant comme art. De façon similaire, une chaise reste une chaise même si on ne s’assied jamais dessus, et une boîte d’emballage reste une boîte d’emballage même si on ne l’utilise jamais que pour s’asseoir dessus. Dire ce que fait l’art n’est pas dire ce qu’est l’art ; mais je suggère de dire que ce que fait l’art nous intéresse tout particulièrement et au premier chef ».
Nelson Goodman, «Quand y a-t-il art ?» (1977), in Manières de faire des mondes, trad. M.-D. Popelard, Éd. Jacqueline Chambon, coll. «Rayon art», 1992, pp. 89-90 et 93.
Kant : le beau et l'agréable
Le jugement de goût, s’il est authentiquement esthétique, implique
une adhésion universelle. Pas question dès lors d’admettre à propos de
beau la formule convenue : « À chacun selon son goût »… Lorsqu’il
s’agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement,
qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme
qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Aussi bien
disant : « Le vin des Canaries est agréable », il admettra volontiers
qu’un autre corrige l’expression et lui rappelle qu’il doit dire : cela
m’est agréable. Il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue,
du palais et du gosier, mais aussi pour tout ce qui peut être agréable
aux yeux et aux oreilles de chacun. La couleur violette sera douce et
aimable pour celui-ci, morte et éteinte pour celui-là. Celui-ci aime le
son des instruments à vent, celui-là aime les instruments à corde. Ce
serait folie que de discuter à ce propos, afin de réputer erroné le
jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il lui était
logiquement opposé; le principe : « À chacun son goût » ( s’agissant des
sens ) est un principe valable pour ce qui est agréable. Il en va tout
autrement du beau. Il serait ( tout juste à l’inverse ) ridicule que
quelqu’un, s’imaginant
avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet ( l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation ) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu’à lui. Beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme ou de l’agrément; personne ne s’en soucie; toutefois lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction; il ne juge pas seulement pour lui, mais aussi pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. C’est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l’adhésion des autres, loin de compter sur leur adhésion, parce qu’il a constaté maintes fois que leur jugement s’accordait avec le sien. Il les blâme s’ils jugent autrement et leur dénie un goût, qu’ils devraient cependant posséder d’après ses exigences; et ainsi on ne peut dire : « À chacun son goût ». Cela reviendrait à dire : le goût n’existe pas, il n’existe pas de jugement esthétique qui pourrait légitimement prétendre à l’assentiment de tous.
Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 7, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp.74-75.
avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet ( l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation ) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu’à lui. Beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme ou de l’agrément; personne ne s’en soucie; toutefois lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction; il ne juge pas seulement pour lui, mais aussi pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. C’est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l’adhésion des autres, loin de compter sur leur adhésion, parce qu’il a constaté maintes fois que leur jugement s’accordait avec le sien. Il les blâme s’ils jugent autrement et leur dénie un goût, qu’ils devraient cependant posséder d’après ses exigences; et ainsi on ne peut dire : « À chacun son goût ». Cela reviendrait à dire : le goût n’existe pas, il n’existe pas de jugement esthétique qui pourrait légitimement prétendre à l’assentiment de tous.
Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 7, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp.74-75.
Platon : Le mythe deTheuth
SOCRATE J'ai donc ouï dire qu'il existait près de Naucratis, en
Égypte, un des antiques dieux de ce pays, et qu'à ce dieu les Égyptiens
consacrèrent l'oiseau qu'ils appelaient ibis. Ce dieu se nommait Theuth.
C'est lui qui le premier inventa la science des nombres, le calcul,
la géométrie, l'astronomie, le trictrac, les dés, et enfin l'écriture
(grammata). Le roi Thamous régnait alors sur toute la contrée ; il
habitait la grande ville de la Haute-Égypte que les Grecs appellent
Thèbes l'égyptienne, comme ils nomment Ammon le dieu-roi Thamous. Theuth
vint donc trouver ce roi pour lui montrer les arts qu'il avait
inventés, et il lui dit qu'il fallait les répandre parmi les Égyptiens.
Le roi lui demanda de quelle utilité serait chacun des arts. Le dieu le
renseigna ; et, selon qu'il les jugeait être un bien ou un mal, le roi
approuvait ou blâmait. On dit que Thamous fit à Theuth beaucoup
d'observations pour et contre chaque art. Il serait trop long de les
exposer. Mais, quand on en vint à l'écriture : « Roi, lui dit Theuth,
cette science rendra les Égyptiens plus savants et facilitera l'art de
se souvenir, car j'ai trouvé un remède (pharmakon) pour soulager la
science (sophia) et la mémoire. » Et le roi répondit : - Très
ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre
est à même de juger quel lot d'utilité ou de nocivité ils conféreront à
ceux qui en feront usage. Et c'est ainsi que toi, père de l'écriture
(patêr ôn grammatôn), tu lui attribues, par bienveillance, tout le
contraire de ce qu'elle peut apporter. [275] Elle ne peut produire dans
les âmes, en effet, que l'oubli de ce qu'elles savent en leur faisant
négliger la mémoire. Parce qu'ils auront foi dans l'écriture, c'est par
le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du
fond d'eux-mêmes, que les hommes chercheront à se ressouvenir. Tu as
trouvé le remède (pharmakon), non point pour enrichir la mémoire, mais
pour conserver les souvenirs qu'elle a. Tu donnes à tes disciples la
présomption qu'ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils
auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s'imagineront devenus
très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de
commerce incommode, des savants
imaginaires (doxosophoi) au lieu de vrais savants.
Platon, Phèdre.
imaginaires (doxosophoi) au lieu de vrais savants.
Platon, Phèdre.
Subscribe to:
Posts (Atom)