La morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de
l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent,
perdent aussitôt toute apparence d'autonomie. Elles n'ont pas
d'histoire, elles n'ont pas de développement; ce sont au contraire les
hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports
matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur
pensée et les produits de leur pensée. Ce n'est pas la conscience qui
détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la
première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme
étant l'individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie
réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l'on
considère la conscience uniquement comme leur conscience.
MARX,
l'idéologie allemande, Ier partie, Éditions sociales.
Saturday, 7 March 2015
Hegel : la ruse de la raison
Ici ou là, les hommes défendent leurs buts particuliers contre le
droit général ; ils agissent librement. Mais ce qui constitue le
fondement général, l'élément substantiel, le droit n'en est pas troublé.
Il en va de même pour l'ordre du monde. Ses éléments sont d'une part
les passions, de l'autre la Raison. Les passions constituent l'élément
actif. Elles ne sont pas toujours opposées à l'ordre éthique ; bien au
contraire, elles réalisent l'Universel. En ce qui concerne la morale des
passions, il est évident qu'elles n'aspirent qu'à leur propre intérêt.
De ce côté-ci, elles apparaissent comme égoïstes et mauvaises. Or ce qui
est actif est toujours individuel : dans l'action je suis moi-même,
c'est mon propre but que je cherche à accomplir. Mais ce but peut être
bon, et même universel. L'intérêt peut être tout à fait particulier mais
il ne s'ensuit pas qu'il soit opposé à l'Universel. L'Universel doit se
réaliser par le particulier. Nous disons donc que rien ne s'est fait
sans être soutenu par l'intérêt de ceux qui y ont collaboré. Cet
intérêt, nous l'appelons passion lorsque refoulant tous les autres
intérêts ou buts, l'individualité tout entière se projette sur un
objectif avec toutes les fibres intérieures de son vouloir et concentre
dans ce but ses forces et tous ses besoins. En ce sens, nous devons dire
que rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion.
La Raison dans l'Histoire.
Braudel : les trois interprétations de l'histoire
Ce livre se divise en trois parties, chacune étant en soi un essai
d'explication. La première met en cause une histoire quasi immobile,
celle de l'homme dans ses rapports avec le milieu qui l'entoure ; une
histoire lente à couler et à se transformer, faite bien souvent de
retours insistants, de cycles sans cesse recommencés. Je n'ai pas voulu
négliger cette histoire-là, presque hors du temps, au contact des choses
inanimées, ni me contenter, à son sujet, de ces traditionnelles
introductions géographiques à l'histoire, inutilement placées au seuil
de tant de livres, avec leurs paysages minéraux, leurs labours et leurs
fleurs qu'on montre rapidement et dont ensuite il n'est plus jamais
question, comme si les fleurs ne revenaient pas avec chaque printemps,
comme si les troupeaux s'arrêtaient dans leurs déplacements, comme si
les navires n'avaient pas à voguer sur une mer réelle, qui change avec
les saisons. Au-dessus de cette histoire immobile, une histoire
lentement rythmée : [...] une histoire sociale, celle des groupes et des
groupements. Comment ces vagues de fond soulèvent-elles l'ensemble de
la vie méditerranéenne, voilà ce que je me suis demandé dans la seconde
partie de mon livre, en étudiant successivement les économies et les
États, les sociétés, les civilisations, en essayant enfin, pour mieux
éclairer ma conception de l'histoire, de montrer comment toutes ces
forces de profondeur sont à l'œuvre dans le domaine complexe de la
guerre. Car la guerre, nous le savons, n'est pas un pur domaine de
responsabilités individuelles. Troisième partie enfin, celle de
l'histoire traditionnelle, si l'on veut de l'histoire à la dimension non
de l'homme, mais de l'individu, l'histoire événementielle de François
Simiand : une agitation de surface, les vagues que les marées soulèvent
sur leur puissant mouvement. Une histoire à oscillations brèves rapides,
nerveuses. Ultra-sensible par définition, le moindre pas met en alerte
tous les instruments de mesure. Mais telle quelle, c'est la plus
passionnante, la plus riche en humanité, la plus dangereuse aussi.
Méfions-nous de cette histoire brûlante encore, telle que les
contemporains l'ont sentie, décrite, vécue, au rythme de leur vie, brève
comme la nôtre. Elle a la dimension de leurs colères, de leurs rêves et
de leurs illusions. [...] Ainsi sommes-nous arrivés à une décomposition
de l'histoire en plans étagés. Ou, si l'on veut, à la distinction, dans
le temps de l'histoire, d'un temps géographique, d'un temps social,
d'un temps individuel.
Fernand Braudel : La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Préface, Colin, 1949, pp. 13-14.
Fernand Braudel : La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Préface, Colin, 1949, pp. 13-14.
Dilthey : expliquer n'est pas comprendre .
« Les sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften) ont le droit de
déterminer elles-mêmes leur méthode en fonction de leur objet. Les
sciences doivent partir des concepts les plus universels de la
méthodologie, essayer de les appliquer à leurs objets particuliers et
arriver ainsi à se constituer dans leur domaine propre des méthodes et
des principes plus précis, tout comme ce fut le cas pour les sciences de
la nature. Ce n'est pas en transportant dans notre domaine les méthodes
trouvées par les grands savants que nous nous montrons leurs vrais
disciples, mais en adaptant notre recherche à la nature de ses objets et
en nous comportant ainsi envers notre science comme eux envers la
leur.(…) Les sciences de l'esprit se distinguent tout d'abord des
sciences de la nature en ce que celles-ci ont pour objet des faits qui
se présentent à la conscience comme des phénomènes donnés isolément de
l'extérieur, tandis qu'ils se présentent à nous-mêmes de l'intérieur
comme une réalité et un ensemble vivant originairement. Il en résulte
qu'il n'existe d'ensemble cohérent de la nature dans les sciences
physiques et naturelles que grâce à des raisonnements qui complètent les
données de l'expérience au moyen d'une combinaison d'hypothèses ; dans
les sciences de l'esprit, par contre, l'ensemble de la vie psychique
constitue partout une donnée primitive et fondamentale. Nous expliquons
la nature, nous comprenons la vie psychique. Car les opérations
d'acquisition, les différentes façons dont les fonctions, ces éléments
particuliers de la vie mentale, se combinent en un tout, nous sont
données aussi par l'expérience interne. L'ensemble vécu est ici la chose
primitive, la distinction des parties qui le composent ne vient qu'en
second lieu. Il s'ensuit que les méthodes au moyen desquelles nous
étudions la vie mentale, l'histoire et la société sont très différentes
de celles qui ont conduit à la connaissance de la nature. »
Dilthey, Idées descriptives
Tuesday, 3 March 2015
Merleau-Ponty: l'esprit n'est pas séparable du corps, tout sujet est "incarné".
Le corps propre est dans le monde comme le cœur dans l'organisme : il
maintient continuellement en vie le spectacle visible, il l'anime et le
nourrit intérieurement, il forme avec lui un système.
Quand je
me promène dans mon appartement, les différents aspects sous lesquels il
s'offre à moi, ne sauraient m'apparaître comme les profils d'une même
chose si je ne savais pas que chacun d'entre eux représente
l'appartement vu d'ici ou vu de là, si je n'avais conscience de mon
propre mouvement, et de mon corps comme identique à travers les phases
du mouvement.
Je peux évidemment survoler en pensée
l'appartement, l'imaginer ou en dessiner le plan sur le papier, mais
même alors je ne saurais saisir l'unité de l'objet sans la médiation de
l'expérience corporelle, car ce que j'appelle un plan n'est qu'une
perspective plus ample : c'est l'appartement "vu d'en haut", et si je
peux résumer en lui toutes les perspectives coutumières, c'est à
condition de savoir qu'un même sujet incarné peut voir tour à tour de
différentes positions.
M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945
Berkeley : la matière est une perception de l'esprit
«
La table sur laquelle j’écris, je dis qu’elle existe ; c’est-à-dire, je
la vois et je la touche : si j’étais sorti de mon bureau, je dirais
qu’elle existe ; j’entendrais par ces mots que si j’étais dans mon
bureau, je la percevrais ou qu’un autre esprit la perçoit actuellement.
Il y avait une odeur, c’est-à-dire on odorait ; il y avait un son,
c’est-à-dire on entendait ; une couleur ou une forme, on percevait par
la vue ou le toucher. C’est tout ce que je peux entendre par ces
expressions et les expressions analogues. Car ce que l’on dit de
l’existence absolue de choses non pensantes, sans rapport à une
perception qu’on en prendrait, c’est pour moi complètement
inintelligible. Leur existence c’est d’être perçues ; il est impossible
qu’elles aient une existence hors des intelligences ou choses pensantes
qui les perçoivent. »
Epicure : l'âme est corporelle
Comprenons donc que l’âme est un corps composé de particules
subtiles, disséminé dans tout l’agrégat constituant notre corps ;
qu’elle ressemble beaucoup à un souffle mêlé d’une certaine quantité de
chaleur, car elle est semblable d’une part au souffle et de l’autre à la
chaleur …
On ne peut rien concevoir de proprement incorporel que
le vide. Mais le vide ne peut ni agir ni pâtir : il ne fait que
permettre aux corps de se mouvoir à travers lui. Par conséquent, ceux
qui disent que l’âme est un être incorporel parlent pour ne rien dire.
Si elle était incorporelle, en effet, elle ne pourrait agir ni pâtir ;
or nous voyons avec évidence que ces deux accidents sont réellement
éprouvés par l’âme.
Epicure Lettre à Hérodote.
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